CRISE DE L'EDUCATION

Publié le par mbida

CRISE DE L'EDUCATION

 

INTRODUCTION

 

L’éducation est un pilier du progrès et du développement de la société humaine. Elle pourvoit l’homme du savoir, du savoir-faire et du savoir être nécessaires à son inscription heureuse dans une existence sociale. La crise de l’éducation que nous vivons aujourd’hui au Cameroun est un véritable drame pour le présent et une vive inquiétude pour l’avenir. Car parmi les griefs maintes fois formulés à l’endroit du système éducatif camerounais figure en bonne place le fait que l’école camerounaise produit des diplômés, très peu inventifs, très peu créatifs et donc incapables de contribuer à sortir le pays de ses autres crises. Une large opinion va jusqu’à attribuer la dérive générale du pays à son élite intellectuelle. Il ne se passe d’ailleurs pas une rencontre sur le système éducatif sans qu’on décrie le caractère non adapté de nos programmes par rapport aux besoins de la communauté nationale et par rapport aux nouveaux défis du monde.

Les plans d’action découlant de la Table Ronde Nationale sur l’Education pour tous (EPT) organisée en janvier 1991 et les recommandations des Etats Généraux de l’Education qui se sont tenus en mai 1995 ont tous indiqué de former les enfants de manière à leur permettre de devenir, à terme, capables de créativité, d’auto-emploi, et à même de s’adapter à tout moment à l’évolution de la science, de la technologie et de la technique.

Des recommandations de ces deux importantes assises du système éducatif camerounais découlent du diagnostic selon lequel ce système, à tous les niveaux, fournit des diplômés souvent incapables de résoudre par eux-mêmes des problèmes ou des situations difficiles, de raisonner autrement devant des situations nouvelles, d’innover et d’apporter des changements positifs dans un pays constamment en crise. A la question pourquoi, alors que la société attend justement des changements positifs dont les intellectuels seraient acteurs, ces derniers ne brillent que par leur incapacité à apporter les innovations attendues, nous répondons : ce serait parce que ces cadres sont passés par l’école du mimétisme. Il ya donc crise pédagogique.

Pour notre réflexion, après avoir défini la nature (manifestations) de la crise éducative au Cameroun, nous en découvrirons les causes explicatives et nous essaierons d’évoquer les leçons ou les solutions possibles à cette crise.

 

I.                   NATURE DE LA CRISE : ses manifestations

 

Le diplôme obtenu à l’école est pour beaucoup de camerounais le symbole d’une réussite sociale. On obtient le diplôme pour devenir " quelqu’un". Derrière cela se cache une réussite sociale qui laisse sous-entendre, un bon salaire, une belle voiture, une belle maison. La bonne école est donc celle qui conduit à la réussite sociale, parce que débouchant sur l’emploi. En effet, devant la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, le moindre petit diplôme après les indépendances, vous apportait la qualité requise pour trouver un emploi rémunéré. (Réseau Ecole et Développement 2003 :136).

Lorsque surgit la crise des années 80, précédée elle-même à la fois du choc pétrolier de 1973, et de la chute des matières premières avec la conséquence directe de la fin de la "pompe aspirante" et donc, du chômage des diplômés, l’école devient alors vite le lieu de polarisation de cette crise qui est à la fois une crise des contenus et surtout une crise des finalités mêmes de l’école (A. Mvesso 2005 :48).

Ainsi, tous les élèves n’ayant pas obtenu de diplômes sont écartés du système scolaire et jugés inaptes et incapables. Ce système très " sélectif" ne se préoccupe pas des nombreuses " déperditions" qu’il produit. C’est un système qui développe et soutient le culte du diplôme. Les parents aident les enfants à franchir les différents niveaux d’études, notamment les classes d’examens, et rien d’étonnant que l’autonomie de l’enfant se fasse d’abord par son goût pour la facilité et la tricherie. C’est ce qui explique en partie que de nombreux diplômés sortis de cette école n’ont pas les aptitudes qu’il faut (Réseau Ecole et Développement 2003 :137).

En dehors du cadre scolaire, dans un contexte social de crise des emplois, produire des individus créatifs est un pari important. Les diplômés doivent toujours attendre de trouver un emploi hypothétique ; des diplômés sans qualification et sans esprit créatif ne sont pas aptes à créer des emplois pour eux-mêmes et pour les autres alors ils sont obligés d’aller faire la file devant des établissements qui leur offrent des petits emplois aux conditions souvent humiliantes. C’est aussi pour les mêmes raisons que l’on voit les mêmes files lorsqu’il ya des recrutements à la police ou dans l’armée.

On assiste par ailleurs et de plus en plus, à la situation des diplômés chômeurs où, les rares entreprises encore capables de fournir quelques emplois redoutent la concurrence, recherchent des personnes possédant des aptitudes telles que : la flexibilité, l’esprit d’innovation et de créativité, la compétitivité. En somme, le système éducatif camerounais et le monde du travail sont deux convergences parallèles.

 

II.                FACTEURS DE LA CRISE : la question  de la pédagogie

 

Les mécanismes d’éducation et de formation en tant que modes de reproduction culturelle et sociale sont similaires à ceux de la reproduction biologique. Emile Planchard fait remarquer d’ailleurs avec pertinence que le terme latin educatio désigne, au départ, la culture des plantes aussi bien que l’élevage des animaux. Ainsi, en tant qu’agent du processus de la reproduction par l’éducation et par la formation, l’enseignant se « reproduit » à travers l’élève (1966 : 12).

Mais « c’est surtout au niveau des méthodes d’enseignement et d’évaluation des acquisitions des élèves que l’institution scolaire fait découvrir sa véritable face à "l’école de la  copie" ou de l’imitation » (R. Ngub’Usim 2006 : 487).

En privilégiant dans la didactique l’interaction dyadique « enseignant-enseigné », dans une relation de dominant-dominé, donneur-receveur, tout le système scolaire repose en réalité sur le postulat d’une formation à l’image et à la volonté de l’enseignant. C’est donc à travers un paradigme d’autoritarisme, de conformisme qu’on façonne l’élève. Par ailleurs, au-delà d’une didactique ainsi faite de préjugés et de stéréotypes plus ou moins négatifs vis-à-vis de l’apprenant, les systèmes d’évaluation favorisent et recherchent l’acquisition des aptitudes relevant de la copie telles que : la mémoire, la reproduction fidèle et le jugement convergent. Ainsi, si à l’enseignant il est reconnu le rôle de parler, démontrer, expérimenter et peut-être faire expérimenter, questionner, à l’élève il est reconnu le rôle d’écouter, de suivre, d’imiter, de mémoriser, de reproduire et de répondre. Répondre signifie restituer la pensée de l’enseignant, ce qu’il a dit ou ce qu’il veut que l’élève dise. « Plus fidèlement, l’élève reproduira la pensée de l’enseignant ou ce que l’enseignant attend, mieux l’élève sera apprécié. Le contraire est synonyme d’erreur. L’axiome didactique est : enseignant = vérité » (R. Ngub’Usim 2006 : 489).

L’école du mimétisme ou de la répétition accorde une importance fondamentale au diplôme, à la réussite, aux évaluations (examens, interrogations, devoirs, etc.), comme indicateurs de l’acquisition et comme condition pour la promotion scolaire. Elle impose par conséquent à l’élève des comportements conformes à la répétition. La plupart des élèves sont plus aptes à écouter et à répondre aux questions qu’à se poser des questions ou à poser des questions aux autres et à l’enseignant.

La hantise à reproduire fidèlement la pensée et les idées de l’enseignant pousse plusieurs élèves " faibles"  ou " hésitants ", à recourir à leurs notes même pendant les évaluations. C’est le constat de la tricherie souvent fait par les surveillants même à l’université et dans les grandes écoles de formation (R. Ngub’Usim 1999 : 12). La peur de se tromper est extrêmement intense dans ce modèle, surtout lorsque l’élève se retrouve en groupe de discussion ou d’échange, car croit-il, il sera ridicule, ou il deviendra la risée des autres. C’est ce qui explique que plusieurs  élèves préfèrent rester taciturnes lors des cours, n’osant pas prendre la parole, non pas parce qu’ils n’ont rien à dire ou à savoir mais parce qu’ils craignent de se tromper, de provoquer le rire de la part de leurs camarades.

Un des reproches que l’on peut adresser à l’école traditionnelle a été (et est toujours), qu’elle met surtout l’accent sur la savoir livresque si bien que l’on se trouve dans un cercle vicieux : l’enseignant écrit un texte au tableau, les élèves doivent le recopier et l’apprendre par cœur. « La valeur éducative de cette méthode est extrêmement faible car les enfants apprennent au plus à recopier. Cela ne peut plus suffire aujourd’hui pour justifier la fréquentation de l’école » (Réseau Ecole et Développement 2003 :188).

 

 

 

III.             LES LEÇONS DE LA CRISE : pour une pédagogie de la créativité

 

« Quelles leçons pouvons-nous tirer de cette crise quant à l’essence de l’éducation, non pas au sens où l’on peut toujours tirer une leçon des erreurs qui n’auraient pas dues être commises, mais plutôt en réfléchissant au rôle que l’éducation joue dans toute civilisation, c’est-à-dire à l’obligation que l’existence des enfants entraîne pour toute la société humaine » (H. Arendt 1972 : 237).

Comment faire pour aider à réduire la tendance à la répétition à l’école dans l’enseignement secondaire et universitaire afin de cheminer vers un nouveau système plus participatif et plus créatif ?

Tout devrait commencer d’abord par la conversion des mentalités pédagogiques des enseignants avant de chercher à concevoir de nouveaux et hypothétiques programmes scolaires, lesquels seraient d’ailleurs difficiles à appliquer directement ou à généraliser.

Tout part du cher principe général que la créativité peut être stimulée et s’acquérir. De  ce fait, il est indispensable que les responsables d’enseignement soient sensibles à cette culture de l’imagination et que par les instructions aux écoles, en application des programmes, qu’un accent soit mis sur l’entraînement des enseignants à la culture de la créativité et de l’imagination.

Les enseignants entraînés aux exercices de créativité acquièrent par le fait même des manières plus libérales et plus personnalisées d’enseigner, de conduire les exercices en classe, de corriger les copies des élèves et d’apprécier finalement l’esprit d’autonomie des élèves.

Des recherches-actions visant l’acquisition par les enseignants des nouvelles méthodes d’enseignement axées sur la créativité et l’innovation, peuvent être envisagées, lors des séminaires de recyclage et de reforme d’enseignement. Il convient d’amener les enseignants à comprendre que la formation tout comme la socialisation des élèves, buts ultimes de l’action éducative, ne sont pas antagonistes à l’esprit d’autonomie, de créativité et d’innovation. Bien au contraire, l’autonomie augmente chez l’élève le sens de responsabilité et de l’auto-prise en charge, forts utiles dans la vie présente et future d’adulte.

Parmi les méthodes pédagogiques mobilisables pour cet enseignement, l’enseignant donnera le plus souvent du travail aux élèves en demandant expressément de jouer avec leur imagination sans menace de notes, sans jugement de valeur, sans jugement critique a priori, sans trop se préoccuper du temps "gaspillé". Il y a aussi lieu de privilégier l'organisation de débats argumentés. Ils contribuent à créer un espace de discussion, l’école permettant à l'élève d'exercer sa liberté d'expression et de se situer dans les grands débats d'idées de nos sociétés contemporaines. Un débat argumenté, s'il veut faire émerger la confrontation raisonnée des points de vue, est un débat préparé. Il exige le recours à des sources documentaires variées (politiques, historiques, juridiques, sociologiques...), empruntées à des supports et des canaux d'information diversifiés (monographies, périodiques, CD Rom, sites Internet, traitements d'enquêtes...),  fournis ou indiqués par le professeur. L'organisation du travail préparatoire au débat peut mobiliser des techniques diverses selon le sujet abordé: ouvrages, dossiers de presse, recherche de documents, enquêtes, etc. Dans tous les cas, il s'agit de former l'esprit critique des élèves et de conduire à l'élaboration d'argumentaires construits et pertinents favorisant la confrontation des points de vue singuliers. La compétition au niveau des idées nouvelles, de la production de quelque chose de personnel fait monter le niveau d’aspiration des élèves ainsi que leur degré d’imagination. Il est bon d’organiser périodiquement une foire des idées dans la classe sur un thème ; les meilleures idées pouvant être primées.

L’utilité immédiate de l’esprit créatif peut déjà s’apprécier à l’école même, à travers les innovations dans le milieu de l’enseignement, l’autoproduction des matériels didactiques, l’innovation dans les évaluations des acquisitions des élèves et des étudiants ainsi que l’instauration d’un réel climat de responsabilisation des apprenants. 

 

CONCLUSION

 

La crise de l’éducation au Cameroun peut être diagnostiquée sous plusieurs angles. Nous l’avons vu sous l’angle pédagogique, une crise des finalités mêmes du système d’enseignement en conséquence.

Du point de vue didactique, « l’apprentissage académique poursuit essentiellement deux objectifs fondamentaux. Le premier objectif consiste à acquérir des connaissances scientifiques dans un ou plusieurs domaines du savoir humain. Le deuxième objectif est l’utilisation pratique de ces connaissances apprises » (S. Belinga Bessala 2005 : 126). Par conséquent, face au problème récurrent du chômage des diplômés de nos écoles et même de ceux qui sont sortis prématurément du système sans diplôme, la suggestion de l’école créative comme alternative à l’école du mimétisme, fait penser au « type d’école qui permet d’assurer une formation ou une éducation intégrale, c’est-à-dire la formation qui arme l’élève, puis l’étudiant, des outils de résolution des problèmes socioéconomiques et professionnels les plus divers »(R. Ngub’Usim 2006 : 501). Il s’agit ici de changer de mentalité pédagogique pour sortir de cette crise. Ce changement devrait faire passer de la conception traditionnelle de l’éducation ou de la formation de la copie, à celle d’une pédagogie de l’innovation ; du modèle conformiste vers le modèle d’autonomie de la pensée ; du modèle qui produit des diplômés sans qualification particulière au modèle qui forme des élèves capables de produire de nouvelles idées et des idées originales dans la résolutions des problèmes. Comme on le sait, le danger de tout mimétisme c’est de ne pas savoir intégrer les faits acquis de l’imitation dans le propre bagage socioculturel des communautés.

 Si la responsabilité des enseignants est grande devant l’échec de l’école à former des sujets aptes à l’innovation et à la créativité, en raison de l’école du mimétisme, celle des responsables du système scolaire est davantage plus grande.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

ARENDT (H.)

1972     La crise de la culture, trad. Patrick Lévy, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 508 p.

 

BELINGA BESSALA (S.)

2005     Didactique et professionnalisation des enseignants, Yaoundé, Clé, 163 p.

 

MVESSO (A.)

2005     Pour une nouvelle éducation au Cameroun. Les fondements d’une école citoyenne et   

            de développement, Yaoundé, Presses Universitaires de Yaoundé, 139 p.

 

NGUB’USIM (R.)

1999     « Pourquoi sont-ils tentés de tricher lors des évaluations de connaissances ? », in

             Revue de Psychologie et des sciences de l’Education, N°1-2, p. 12-32.

 

2006     « Pour que l’école de la copie cède le pas à l’école incitatrice à la créativité des

             élèves : Fondements et pistes » in Congo-Afrique, N° 410, pp. 486-502.

 

PLANCHARD (E.) 

1966     Introduction à la pédagogie, Louvain, Nauwelaerts, 218 p.

 

RESEAU ECOLE ET DEVELOPPEMENT

2003     Correspondances, vers une pédagogie de libération, Yaoundé, Clé, 273 p.

 

 

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